D’une politique de l’immigration à une éthique de la reconnaissance, ou comment sortir par le haut sans refuser de voir le bas

16 décembre 2009 par admin

Par Serge Bossini

La liberté d’opinion est une farce si l’information sur les faits n’est pas garantie.

Hannah Arendt, Vérité et politique.

Le cœur de la problématique de l’immigration, dans notre pays, tient à une dissociation totale entre la réalité des phénomènes migratoires et leur perception par l’opinion. Pour mener une discussion la plus sereine possible, nous devons commencer par rappeler quelques faits statistiques, avant de sonder les représentations sociales.

Nous listerons rapidement les diverses exploitations politiques de cette dissociation, pour essayer de définir en conséquence les contours ou les prérequis d’une véritable « politique d’immigration ».

1. la France, un pays à part

Il n’y a pas en France de « problème d’immigration » sur le plan quantitatif – quand on parle bien des étrangers et non pas des Français d’origine étrangère.

C’est en effet une particularité démographique française : avec un solde migratoire représentant 1,7 ‰ de sa population, la France est un pays de faible immigration annuelle. La Grande-Bretagne est à 4 ‰, l’Italie est à 10 ‰ et l’Espagne à… 14 ‰. Les 5 millions d’immigrés, dont 2 millions ont acquis la nationalité française, représentent moins de 10 % de la population, contre 20 % en Allemagne, 28 % en Suisse, 18 % au Canada. Précisément, « la France, à la différence de ses voisins, est un vieux pays d’immigration. À de rares exceptions près, comme la crise des années 1930 ou le choc de 1974, elle accueille des migrants depuis le milieu du xixème siècle. » Ainsi, « près d’un Français sur quatre a au moins un grand-parent immigré et l’on arriverait sans peine à un Français sur trois avec une génération de plus. » En effet, « pour modifier la composition de la population, une immigration n’a nul besoin d’être massive (…) ; il suffit qu’elle persiste des décennies durant. L’infusion durable fait mieux que l’intrusion massive (…). »[1]

2. immigration perçue, immigration réelle

Les sondages montrent que les Français pensent que la France est l’un des premiers pays d’Europe par l’intensité des flux migratoires, alors qu’elle occupe plutôt le bas du tableau européen. Ils pensent également, selon les sondages, que la France accueille 30 % d’étrangers, alors qu’elle n’en accueille pas 10 %. Ce dont il est question en général quand on parle d’immigration relève en fait de discrimination en fonction des origines.

Les derniers sondages de l’ifop pour la cncdh, de novembre 2009, montrent une décroissance lente mais perceptible de réponses positives à la question « trouvez-vous qu’il y a trop d’immigrés en France ? »… à un niveau de près de 40 % tout de même, et en même temps qu’une augmentation nette de la violence raciste.[2]

Surtout, une très grande variabilité territoriale montre que l’opinion au sujet de l’immigration est façonnée par autre chose que la confrontation quotidienne à une immigration (ou la diversité d’origines) réelle : « Ainsi, pour une moyenne nationale de 54 % de Français adhérant à l’idée qu’ « il y a trop d’immigrés en France », l’amplitude est de 16 points entre l’Île-de-France (46 %) et paca (62 %). Relevons au passage que si la forte adhésion à cette opinion est parfois corrélée avec la présence effective d’une importante population étrangère au niveau local (paca, Languedoc-Roussillon, Nord-Pas-de-Calais), elle peut aussi émaner de régions où le nombre d’immigrés est faible (Poitou-Charentes, où l’on adhère à 59 % à cette opinion) tandis qu’inversement on l’a vu, l’Île-de-France est très en retrait sur cette thématique alors même que la présence étrangère y est l’une des plus fortes de France. »[3]

L’attitude vis-à-vis de l’immigration est en fait l’un des aspects d’une « ouverture » de l’opinion plus générale, tant vis-à-vis des chômeurs que vis-à-vis de la peine de mort.

3. entre immigration réelle et immigration perçue, tout peut passer, surtout le plus gros

Toutes les menaces d’un « monde extérieur à soi » peuvent être mises sur le dos de l’immigration. Les registres mobilisés sont divers, mais capitalisent souvent sur des représentations anciennes, profondément ancrées mais aussi mises à distance.

L’existence d’une « guerre des religions », par exemple, tout en étant infondée, fait le lit des débats actuels sur la burqa ou sur les racines chrétiennes de l’Europe. Elle se couple à la ressuscitation des peurs médiévales des « grandes invasions » et des « razzias ». La concentration des racistes contre le regroupement familial ou en faveur des tests adn donne un indice de la « peur de la contamination » et de l’assimilation de l’immigration à une « épidémie ».

Plus récente, la volonté de séparer ce qui serait les « classes laborieuses » et ce qui constituerait des « classes dangereuses », issue du développement manufacturier et urbain du xixe siècle, reprend de l’actualité à chaque événement de « banlieue ». Les discours sur l’oisiveté mère de tous les vices, sur l’isolement de certains quartiers propice au développement d’une anomie menaçant la ville centre, voire sur la constitution d’une « cinquième colonne », tressent un lien entre « immigration », « chômage », « pauvreté » et « menace ».

Les nouveaux habits de l’extrême droite, que l’ump enfile avec empressement, peuvent certes s’appeler maintenant « laïcité (positive) » ou « identité nationale », c’est bien toujours les mêmes peurs qui sont activées. Et les prétendues « politiques d’immigration » de la droite légitiment toujours des politiques de discrimination entre Français.

4. une opinion fausse est un fait avéré

Il ne faut certes pas balayer d’un revers de main les peurs en question : ce n’est pas parce qu’elles sont infondées et contraires aux idées révolutionnaires à la source de notre pays moderne qu’elles n’existent pas.

Nous devons toujours prendre garde de mentionner notre volonté de combattre l’asservissement et l’avilissement, en France comme ailleurs. Notre détermination à réprimer toutes les dérives fascisantes (de « réification »), qu’elles viennent du wahhabisme ou du racisme « bien de chez nous », du sexisme ou du fanatisme nationaliste, doit apparaître clairement.

D’ailleurs, les Français évoluent aussi, et l’appréciation de l’immigration comme une « chance » culturelle progresse aussi dans l’opinion. Nous devons toujours rappeler l’existence de cette tendance.[4] L’eurobaromètre de novembre 2009 nous apprend également que 53 % des Français trouvent insuffisants les efforts en France pour combattre les différentes formes de discrimination.[5]

5. une politique d’immigration ne peut exister en soi

On peut évidemment donner de nombreuses pistes pour une politique publique d’immigration. Nous devons rappeler que les questions d’immigration relèvent pour l’essentiel de politiques publiques particulières, en lien avec notre politique étrangère et les politiques européennes, et qu’elles ne peuvent se dérober au droit : droit à la régularité du séjour, droit au regroupement familial, droits fondamentaux.

C’est dans ce cadre que devront être menées, en lien avec les associations, les régularisations des sans-papiers présents sur notre sol, et réévalués les besoins de visas, pour les familles ou pour le travail. C’est dans ce cadre que nous créerons les permis de séjour permettant les allers-retours avec le pays d’origine – il faudra revenir sur les lois Pasqua qui ont rendu impossible l’immigration pendulaire.

Nous devrons également préparer, en amont, le succès de la réforme qui ouvrira aux étrangers résidant en France le droit de voter aux élections locales.

Une politique publique d’immigration doit également préparer la prochaine transition démographique française, prévue aux alentours de 2040, qui verra le solde naturel français devenir négatif, et donc l’immigration devenir le seul moteur de croissance de notre population, et plus encore de notre population active.

Mais, en France aujourd’hui, le nœud politique de l’immigration est moins lié à la question de la nationalité qu’à celle de la diversité. La « politique de l’immigration » verra son « problème » disparaître lorsque les discriminations, quelles qu’elles soient, auront cessé.

Pour cela, il y a un volet répressif à durcir – augmenter les pouvoirs et les  moyens de la halde, de la cnil, des inspecteurs du travail, de l’inspection interne de la police, etc. Cela peut aussi conduire à mettre en place des statistiques « de la diversité », sur la base de l’auto-désignation, pour mesurer le chemin à parcourir, et pour renverser les dénégations pures et simples[6].

Mais il y a surtout un volet positif à mettre en œuvre, qui consiste à ce que la diversité des origines des Français (ainsi que de celle de leurs penchants sexuels ou religieux, de leur âge…) puisse se reconnaître dans les programmes de l’éducation nationale, dans la façon de contribuer à la richesse de la société (économie sociale et solidaire, coopératives, associations…) ou de l’entreprise (carrière des femmes, emploi des seniors, etc.), dans la façon de travailler de nos musées ou de nos théâtres, dans la participation politique aux choix d’urbanisme, etc.

Sous cet angle, c’est-à-dire sous l’angle plus large de la reconnaissance, c’est l’ensemble des politiques publiques qui doivent être revues et mobilisées, de l’éducation nationale à la santé, du travail au logement… On peut noter également que cet aspect des politiques publiques d’État relèvent tout autant, sinon plus, des collectivités territoriales. Car la lutte contre les discriminations, les politiques de reconnaissance, ne peuvent se fait qu’au contact des habitants réels, des pratiques concrètes des entreprises, et pas par des grandes campagnes de communication.

*


[1] François Héran, Le temps des immigrés, la république des idées, Seuil, Paris, 2007.

[2] Laetitia Van Eekhout, Des agressions plus graves et plus fréquentes, Le Monde, 2 novembre 2009, http://www.lemonde.fr/societe/article/2009/11/02/des-agressions-plus-graves-et-plus-frequentes_1261574_3224.html

[3] Jérôme Fourquet, Régions « ouvertes » vs régions « fermées », Baromètre politique français, février 2007. En l’absence de statistiques « ethniques », il est bien difficile d’établir une relation statistique entre rejet des personnes étrangères ou d’origine étrangère et fréquentation quotidienne de ces personnes.

[4] « Ainsi, pour la France, l’immigration est avant tout une chance pour la culture du pays, tandis que dans les autres pays, ce sont les avantages économiques qui priment. Plus précisément, 42 % des Français considèrent que l’immigration est plutôt une chance pour la culture française, quand seulement 30 % pensent qu’il s’agit plutôt d’une chance pour leur économie et 26 % pour leur identité. » Sondage tns Sofres pour France 24, septembre 2007.

[5] http://ec.europa.eu/public_opinion/archives/ebs/ebs_317_fact_fr_en.pdf

[6] « Notre entreprise ne pratique pas la discrimination raciale » déclare Louis Schweitzer, pdg de Renault, en réponse à sa condamnation pour discrimination raciale le 2 avril 2008 par la Cour d’appel de Versailles.

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