Une approche économique de la propriété
1 décembre 2009 par adminEn juin prochain, les socialistes seront amenés à réfléchir sur un « Nouveau modèle de développement » dans le cadre d ‘une convention nationale. Engagements socialistes prendra sa part au débat et réfléchi d’ores et déjà aux « nouveaux rapports de propriété ». Afin d’introduire ce débat, une première approche économique de la propriété,
Par Rémi Bazillier[1]
Le droit de propriété est « la capacité de contrôler l’utilisation d’une chose à l’exclusion d’autrui ». Ici la notion de droit de propriété est plus large que celle utilisée par les juristes. La personne qui contrôle de facto l’utilisation d’une chose exerce un droit de propriété au sens économique. Par exemple, dans l’ancienne Yougoslavie, les conseils d’entreprise exerçaient des droits de propriété au sens économique, bien que l’Etat en était légalement titulaire. Nous verrons que cette distinction a toute son importance.
I. La propriété dans la théorie économique
Une des premières représentations du débat économique sur la propriété peut remonter à la pensée économique scolastique au XIIIe siècle et le débat posé par Saint Thomas sur l’exercice privé ou public de la propriété. Pour ce dernier, celle-ci devait être privée même si l’Homme ne peut pas être à proprement parler comme propriétaire. Selon Saint Thomas, ce qui appartient à tous n’appartient à personne et la propriété collective incite à l’abandon.
1- La propriété comme moyen des libertés individuelles
Cette vision identifiant propriété privée et liberté individuelle est au cœur des idées libérales du XVIIe et XVIIIe siècle, diffusées en autre par John Locke. Selon lui, c’est par le travail que l’individu fonde sa propriété. Chacun est « propriétaire de sa propre personne », le « travail de son corps et l’ouvrage de ses mains » lui appartiennent en propre. La frontière entre propriété privée et chose commune est donc déterminé par le travail. Le travail est donc le moyen pour accéder à la propriété et s’assurer l’autonomie, l’émancipation, et la liberté individuelle.
Cette vision a été reprise dans La Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, la propriété étant un garant des libertés individuelles. Dans la société prérévolutionnaire, les inégalités étaient déterminées par les statuts des individus. Le fait de donner la propriété à chacun est donc un moyen de mettre fin aux inégalités de statut. Elle doit permettre de mener une vie indépendante sans besoin d’aide extérieure. Selon Robert Castel et Claudine Harroche (2001), la propriété est le premier support historique de l’indépendance individuelle.
Nozick (1974) a proposé une théorie des droits issus de la propriété (Voir Sen 2000 pour une présentation). Il définit les principes de justice dans l’acquisition et le transfert. Une personne qui acquiert des biens conformément à ces principes a droit à ces biens, et le droit à un bien ne peut émaner que de l’application répétée de ces deux principes. Cette théorie attribue aux propriétaires de ressources productives autres que le travail, les fruits de possession de ces ressources.
La vision de la propriété comme moyen des libertés individuelles reste forte aujourd’hui. Le combat des paysans sans terre dans de nombreux pays en développement ou pays émergents (et tout particulièrement au Brésil) vient nous le rappeler. Dans les pays développés, l’accès à la propriété foncière est souvent perçue comme un outil de sécurité économique, voir d’émancipation.
2- La propriété comme outil d’aliénation
La vision libérale de John Locke, qui constitue le fondement à l’inclusion de la propriété dans la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, ne résiste cependant pas à la réalité économique et sociale dans laquelle la majorité des travailleurs restent exclus de l’accès à la propriété. Cette exclusion de fait constitue le déclencheur de la question sociale ou question ouvrière à partir des années 1830 en France. Les premières critiques socialistes de l’organisation économique libérale émergent, impulsées notamment par Saint Simon et Fourier. La propriété privée est directement visée car elle scinde la société en deux classes: les propriétaires et les travailleurs non propriétaires. Cette critique de la propriété débouche sur la diffusion de la propriété collective ouvrière sous la forme des associations de travailleurs-producteurs. Loin d’être un outil d’émancipation comme le suggèrent les théories libérales, la propriété privée serait au contraire une nouvelle source d’accroissement des inégalités.
Selon les théories marxistes, la propriété privée devient un outil d’aliénation. Le travailleur n’est pas propriétaire des moyens de production. Il doit vendre sa force de travail aux propriétaires. En échange, il reçoit un salaire qui n’équivaut pas à la totalité de la valeur créée. L’exploitation vient de la plus-value qui revient au propriétaire, alors qu’elle est issue du travail.
La propriété est donc chez Proudhon (1840) un vol. Il s’agit d’un « droit d’aubaine » permettant de percevoir des revenus sans travailler. Le propriétaire s’accapare alors le produit d’un travail collectif dont la valeur dépasse largement la somme des salaires individuels qu’il paye aux travailleurs.
Cette vision voit son prolongement dans l’analyse institutionnaliste. Veblen dans La Théorie de la classe de loisir (1899) considère que la propriété est née de l’accaparement du surplus de la production commune par une classe supérieure qui a alors développé des pratiques de vie oisive et de consommation superflue. Cette consommation de luxe devient alors le signe ostentatoire de la supériorité sociale, alors que le travail productif est une marque d’infériorité. « La mentalité propriétaire du gaspillage ostentatoire » devient un marqueur social. Veblen développe ensuite une analyse du processus d’évolution de l’institution de la propriété, qui lui permet de caractériser le pouvoir de prédation des businessmen, détenteurs du capital financier.
3- Droits de propriété et Institutions
Le néo-institutionnalisme se développe depuis les années 1980 autour des travaux plus anciens de Ronald Coase sur la théorie de l’entreprise et le problème des coûts sociaux, de Douglas North sur les conditions institutionnelles de la croissance et d’Oliver Williamson (Prix Nobel 2009) sur les modes d’organisation de l’économie de marché. L’approche néo-institutionnaliste qui en résulte s’articule autour de trois composantes clés: les transactions, les droits de propriété et les contrats. Les institutions ne sont fondamentales que parcequ’il existe des coûts de transaction positifs. Or qui dit transaction, dit « transferts de droits » et notamment transfert de droits de propriétés. Les néo-institutionnalistes se sont donc attachés à étudier la manière dont ces droits de propriétés pouvaient être définis ou non, les dispositifs servant de support aux agents, et les mécanismes sécurisant ces transferts. Une partie substantielle de ces transactions s’opère par le biais de contrats. Le fait que ces contrats soient généralement incomplets apporte une nouvelle justification au rôle des institutions.
Dans ce courant de pensée, le processus de développement passe par la reconnaissance du rôle des institutions, formelles ou informelles. Parmi ces institutions, le régime juridique de droits de propriété joue un rôle fondamental. Il existe donc une certaine forme de complémentarité entre développement du marché et développement des institutions. L’Etat qui constitue un cadre institutionnel essentiel joue donc un rôle fondamental dans le processus de croissance.
Une littérature en économie du développement s’est ainsi fortement développé pour montrer l’importance des institutions (souvent résumées par le respect du droit de propriété) sur les performances économiques (Voir les travaux de Acemoglu, Johnson et Robinson notamment).
II. Implications économiques et politiques
1- Propriété, rareté et efficacité
La propriété n’a de sens que dans l’utilisation de ressources rares. Selon un point de vue strictement économique, la propriété contribuerait donc à l’efficacité, ie à produire le maximum de valeurs avec les ressources disponibles. Il est important de souligner que la propriété n’est pas un phénomène naturel. Historiquement, elle apparaît à mesure que les choses deviennent rares. Elle règle les différents ou conflits qui surgissent au sujet de ces usages concurrents (Demsetz).
Un exemple historique frappant: Herbst (2000) considère qu’une des raisons à l’insuffisance de reconnaissance des droits de propriété en Afrique vient de l’abondance relative des ressources. Contrairement à l’Europe, ce continent est marqué par une faible densité de population. La ressource rare n’est donc pas la terre mais bien les Hommes. Le fait que la terre fut abondante sur le continent africain peut expliquer pourquoi le droit de la propriété sur les terres est encore largement méconnu en Afrique, la propriété étant souvent collective et non individuelle.
2- Propriété privée, propriété commune
L’essence du droit de propriété est que le ou les propriétaires puissent exclure autrui dans l’utilisation d’un bien ou d’une ressource. Le niveau d’exclusivité effectivement atteint dépend des techniques d’exclusion connues. Ces techniques évoluent au cours du temps.
Les biens publics sont des biens pour lesquels la notion d’exclusivité est nulle. Définis par les économistes comme des biens non-exclusifs (on ne peut exclure des usagers) et non-rivaux (la consommation par les uns ne diminue pas les possibilités de consommation des autres). Si les biens publics sont rares, on peut s’attendre à une surconsommation ou à une surproduction. Dans ce cas précis, il revient à l’Etat ou à des groupes d’usagers de gérer l’utilisation de la ressource.
Les biens communs constituent un cas plus général. Ces biens peuvent bénéficier à une communauté ou plus largement un groupe d’individus. La théorie économique présentait la tragédie des communs comme justification à l’attribution de droits de propriété. Si la ressource est laissée sans régulation à la communauté, chacun aura tendance à trop consommer de cette ressource, jusqu’à épuisement de celle-ci. La théorie économique propose donc deux moyens d’éviter la tragédie des communs: (1) l’attribution de droits de propriété clairement définis, (2) la gestion de la ressource par l’Etat. La première renvoie à la conception néo-institutionnaliste. Pour atteindre l’efficacité, il faut des droits clairement établis et la reconnaissance et le respect du droit de la propriété permet l’allocation optimale des ressources. La seconde vision renvoie au débat plus large sur la production des biens publics, qui viennent en appui à de nouvelles formes d’intervention de l’Etat. Trop longtemps, la science économique n’a envisagé que ces deux alternatives. Pourtant, l’attribution du Prix Nobel d’Economie 2009 à E. Ostrom a mis en lumière de nombreuses recherches sur un mode alternatif de gestion des ressources communes rares: la propriété collective ou propriété commune.
De tels régimes de Propriété commune ont existé un peut partout dans le Monde à travers l’Histoire et sous des formes diverses. De telles formes ont co-existé avec les formes privées de la propriété et rien n’indique qu’il ne s’agit que d’une forme antérieure. Les travaux d’Ostrom ont montré sous quelles conditions des biens communs pouvaient être gérés de manière plus efficace par des communautés d’usagers. Cela peut s’expliquer par des problèmes d’informations auxquels sont irrémédiablement soumis une structure étatique ou le marché.
3- Propriété et externalités
Lorsque les techniques d’exclusivité ne sont pas connues ou que des utilisations nouvelles apparaissent, chacun peut s’approprier une partie de la ressource. Cette utilisation ainsi captée crée de l’externalité si elle interfère de manière significative avec l’utilisation d’une autre ressource privée. Cette externalité peut être positive ou négative, mais elle n’entre pas en compte dans le calcul économique des agents. Chez les économistes, il s’agit d’une source d’imperfection du marché, corrigible par l’intervention des pouvoirs publics. Pour Ronald Coase, il ne s’agit que d’une illusion d’optique. Il doit être possible d’internaliser les externalités. Il suffit d’inclure l’utilisation litigieuse dans le droit de propriété de la victime ou du captant. Cette possibilité permet d’atteindre l’efficacité économique, quelque soit la partie à laquelle la loi aura initialement attribué le droit de propriété. Pour prendre l’exemple le plus cité d’externalités négatives: la pollution. Il est possible d’attribuer des droits de propriété sur les émissions polluantes. Cela prend notamment la forme des permis d’échanges négociables et du marché d’échange du CO2 tels qu’il a été mis en place en Europe. L’autre possibilité est de compenser par l’impôt et/ou la subvention les effets de l’externalité. On parle alors de taxe pigouvienne. C’est le cas de la taxe carbone ou plus largement de la fiscalité écologique.
Tout cela est vrai lorsque les coûts de transaction sont faibles, ou négligeables. Les coûts de transactions peuvent s’expliquer par la difficulté des parties à entrer en rapport, de signer des contrats et de surveiller l’exécution du contrat. Mais ils peuvent également s’expliquer par des comportements stratégiques ou collisions entre acteurs. Ces coûts de transaction peuvent empêcher l’acquisition des droits de propriété par ceux qui en feraient le meilleur usage. Une autre action correctrice de l’Etat serait donc de limiter les coûts de transaction afin de garantir une utilisation efficace des droits de propriété. L’école du Public Choice montre les conditions sous lesquelles cette intervention n’est pas elle-même génératrice de coûts de transaction additionnels.
4- Propriété émergente et émergence des Droits
Comment reconnaître des droits de propriété sur des usages nouveaux ou libres. Capter un usage libre peut créer une externalité pour autrui. Le droit de propriété peut alors résoudre ce conflit. Mais comment s’établissent alors ces droits de propriété?
Historiquement, c’est le plus souvent l’Etat ou le législateur qui vient préciser les contours des droits de propriété. C’est notamment le cas lorsqu’une innovation technologique vient de créer des utilisations nouvelles. Ce fut le cas par exemple lorsque l’Etat a décidé de nationaliser l’espace au-dessus des terres et de la transformer en propriété commune gérée par lui pour permettre le passage des avions et des conducteurs d’électricité.
Dans certaines situations, l’intervention de l’Etat n’est pas souhaitée ou pas possible. Dans ce cas là, l’attribution de nouveaux droits de propriété se fait de manière décentralisée sous forme contractuelle. Comme ce fut le cas pour les obtentions végétales (sélection de semonces) au début du siècle, ce sont des montages contractuels au seins d’associations de producteurs qui ont permis de financer la recherche. L’Etat n’avait alors plus qu’à la formaliser en 1970 à partir des droits reconnus de manière décentralisée.
L’exemple de la propriété immatérielle est à ce sujet particulièrement frappante. La question des droits de propriété intellectuelle posent un certain nombre d’enjeux nouveaux. La question du respect de ces droits fut l’œuvre au niveau international des pays développés qui exercèrent une pression importante pour obtenir à l’OMC la signature des ADPIC (aspects des droits de propriété intellectuelle qui touche au commerce). Comme nous l’avons vu, la reconnaissance de ces droits émergents n’allaient pas de soit et répondait surtout à une volonté de certains États de protéger leurs intérêts économiques spécifiques. Les problèmes posés par ces accords sont nombreux: d’ordre éthique (peut-on breveter le vivant?) et d’ordre sanitaire et social (le droit à la propriété intellectuelle est-il plus important que le droit à soigner sa population) notamment. La question des droits de propriété intellectuelle pose également des défis importants dans le champ culturel comme l’a montré les vifs débats autour de la loi HADOPI en France.
La simple observation de l’émergence des droits de propriété montre que ceux-ci ne sont pas naturels mais répondent bien à des objectifs économiques ou politiques. Le débat doit donc être ouvert sur les meilleurs moyens de garantir l’expression de droits sans tabous sur la forme que peuvent prendre ces nouveaux droits de propriété.
5- Propriété et entreprises
La firme se définit comme propriétaire d’actifs spécifiques selon la théorie des droits de propriété. Selon Alchian et Demsetz (1972), la firme capitaliste est une forme efficace de production en équipe. Néanmoins cette forme d’organisation entraîne des problèmes d’aléa moral. Chacun est incité à minimiser son effort. Pour éviter cela, il faut un « moniteur » ou agent central chargé de vérifier la productivité des différents travailleurs. Mais afin d’inciter le moniteur à lui même être efficace, il doit avoir un statut particulier passant notamment par un droit de créance sur le rendement résiduel.
La propriété des actifs physiques permet ainsi de définir la nature et les frontières de la firme (Hart & Moore 1990). La firme est efficace en cela qu’elle permet de prendre les décisions dans les cas non prévus par les contrats formels. Le marché joue alors un rôle de contrôle externe de la performance. Cependant ici, la théorie garde un caractère individuel en cela qu’elle attribue à la firme les droits de propriété sur ses actifs. La théorie de la l’agence (Jensen et Meckling 1976) définit la firme comme un faisceau de relations d’agence (relation principal agent).
De nombreux travaux ont cherché à expliquer l’apparition de rente au sein de l’entreprise. Les modèles contractuels élargis reposent sur l’hypothèse que le capital financier apporté par les actionnaires ne joue qu’un faible rôle dans la construction de la rente organisationnelle. Il faut donc avoir recours au capital humain des dirigeants et des salariés pour mieux comprendre l’apparition de cette rente organisationnelle. Pour qu’ils soient incités à créer de la valeur, il faut alors qu’ils puissent bénéficier sous une forme ou sous une autre de la rente organisationnelle.
Le capital humain associé aux compétences spécifiques des salariés a une importance fondamentale dans la création de valeur. Mais ce capital, de par sa spécificité, est très vulnérable aux tentatives d’expropriation. L’entreprise peut chercher à réduire la part de rente revenant aux salariés. L’objectif du système de gouvernance doit alors être de faciliter la création de valeur, notamment en protégeant la valeur du capital managérial et du capital humain. Des auteurs ont cherché à généraliser cette problématique à l’ensemble des parties au nœud de contrats (fournisseurs, clients…). Voir Margaret Blair (1995), Gérard Charreaux ou Philippe Desbrière (1998).
Ce débat sur la répartition de la rente organisationnelle renvoie à la question de la répartition du revenu entre rémunération du travail et rémunération du capital.
De manière plus générale, la question de la propriété des moyens de production ne doit pas être tabou. Le poids de l’économie sociale et des mutuelles est loin d’être négligeable. Les SCOP (sociétés coopératives de production) ou les SCIC (sociétés coopératives d’intérêt collectif) sont des formes juridiques tout à fait actuelles permettant le développement d’activités dans lequel les salariés sont les associés majoritaires de l’entreprise.
6- Le concept d’exploitation
Le concept d’exploitation est au cœur de la théorie marxiste. Le courant du « marxiste analytique », conduit notamment par Roemer et Elster a cherché dans les années 1980 a appliquer les méthodes de sciences humaines contemporaines et de la philosophie analytique.
Roemer (1982) propose une représentation stylisée de l’exploitation marxiste. Pour définir l’exploitation, il est nécessaire de définir la « valeur-travail » de toute quantité de produit, ie la quantité de travail nécessaire pour produire telle quantité au cours d’une période donnée. Cela permet donc de définir analytiquement les conditions de l’exploitation[2]. La première condition est que la fraction du produit net perçu est inférieure à sa contribution relative en travail. La seconde est que le ratio produit net sur le travail de l’individu est inférieur au ratio total de l’économie et la troisième condition est identique à la seconde mais porte sur la consommation. Le fait qu’un individu soit exploité ou non dans une période donnée va dépendre de sa richesse initiale, de ses préférences relatives à la consommation et au travail ainsi que de ses préférences relatives à l’évolution temporelle de ces variables.
Si l’on suppose deux classes sociales, les capitalistes et les travailleurs, avec une séparation stricte entre les deux, on obtient le « théorème marxien fondamental » selon lequel il y a exploitation si et seulement si les dividendes sont positifs (Morishima et Catephores 1978). Selon ce modèle simple, tous les capitalistes seront des exploiteurs et tous les travailleurs des exploités. Si les préférences des individus sont identiques, seule la richesse initiale déterminera la classe à laquelle appartiendra un individu. Les différences de richesses suffisent donc à produire le phénomène d’exploitation. Si l’on introduit des différences de préférences, un individu pourra se retrouver exploité en raison d’un goût prononcé pour le travail. Des phénomènes d’exploitation pourront également apparaître du fait de comportements différents de consommation et d’épargne (la fourmi finira par exploiter la cigale).
Ces résultats sont obtenus dans le cas où le travail est homogène. Si l’on considère que ce travail est hétérogène[3], un phénomène d’exploitation peut émerger au sein des travailleurs. L’exploitation provient alors des différences de salaires. Le fait de devenir exploiteur se manifeste par un revenu supérieur à sa contribution en « travail abstrait ».
Il est à noter que cette notion d’exploitation marxienne a été largement remise en cause du fait du « problème de transformation des valeurs en prix ». Ce problème est issu du projet des Classiques d’expliquer les prix à partir des valeurs-travail. Cette théorie des prix a été largement remise en cause par la théorie moderne de la théorie générale qui fait dépendre les prix de l’utilité marginale. Cependant, Fleurbaey (1996) note que si la théorie marxienne des prix a été largement remise en cause, cela n’empêche nullement d’utiliser la valeur-travail pour définir l’exploitation.
L’exploitation peut-elle constituer la base d’une théorie de la justice ? Il faut tout d’abord noter la complexité de la tâche. La multiplicité des sources de l’exploitation rend difficile une simple transposition exploitation = injustice. L’exploitation peut provenir de simples différences de préférences.
Roemer (1982) a proposé une reformulation du concept d’exploitation concentré sur les avantages issus de certaines inégalités spécifiques. Un individu est désavantagé s’il gagnerait à une distribution égalitaire du revenu et avantagé s’il perdrait à une telle distribution. Lorsqu’un groupe désavantagé s’oppose à un groupe avantagé et si des relations de domination prévalent entre les deux, alors la notion d’exploitation peut être proposée pour caractériser la situation. En suivant cette analyse, Roemer propose une taxinomie historique des types d’exploitation. L’exploitation féodale serait associée à l’inégalité des droits féodaux, l’exploitation capitaliste à l’inégalité de richesse et l’exploitation socialiste à l’inégalité de capital humain.
De fait, normativement, cette approche revient à stigmatiser, non pas les inégalités de dotations des agents mais les conséquences sur les inégalités de bien-être. Il convient de se demander quelles inégalités de bien-être sont légitimes dans une société et de quelles variables elles peuvent découler. Cette approche se rapproche de fait à la théorie de l’égalité des opportunités de Arneson, Cohen et Sen, repris par Roemer (1993). Roemer (1986) propose donc d’abandonner complètement le concept traditionnel d’exploitation fondé sur la valeur-travail pour fonder une théorie de la justice.
Cet abandon du concept d’exploitation est critiqué par Fleurbaey (1996). La théorie marxienne n’est pas présentée comme une théorie de la justice mais elle comporte néanmoins des aspects normatifs. Ce concept d’exploitation peut servir à décrire les caractéristiques d’ensemble du jeu social dans les grands types d’institutions (ou modes de production). Chaque individu cherche à obtenir le maximum d’avantages et la plupart des sociétés ont une structuration en groupes sociaux différenciés. Comme le pouvoir des dominants s’exerce souvent dans la sphère productive sous la forme de contrainte au travail, le concept d’exploitation au sens de la valeur-travail permet une mesure des inégalités sociales d’une façon rigoureuse.
Le concept d’exploitation au sens de la valeur-travail reste donc pertinent pour analyser une structure sociale. Mais la production d’une théorie plus globale de la justice devrait également s’intéresser aux conséquences en terme de bien-être. Le concept d’égalité des opportunités peut constituer une base de travail intéressante.
Conclusion
Cette note vise, à partir des théories économiques sur la propriété, à permettre de voir émerger de nouvelles pistes de réflexion. Plusieurs remarques peuvent être faites à ce stade:
- La question de la propriété est indissociable de la question des institutions. La complémentarité entre l’Etat et le Marché apparaît à cet égard évidente et donne de nouvelles justifications à l’action publique.
- La question des biens sortant du champ strictement privé (biens communs, biens publics) apporte de nouveaux outils théoriques permettant d’envisager des solidarités nouvelles, tant au niveau national qu’international
- La question des formes de propriété émergentes est fondamentale pour la Gauche. Des outils théoriques nouveaux doivent permettre des prises de positions cohérentes sur ces formes nouvelles de propriété.
- La question de la propriété est historiquement intrinsèquement liée à la question du travail. Les approches institutionnalistes et néo-institutionnalistes permettent une analyse différente du rôle de l’entreprise dans le système économique. Les questions du rapport capital-travail, de répartition du revenu, du risque et du pouvoir au sein de la firme sont des questions essentielles pour la Gauche. Le concept marxien d’exploitation reste pertinent pour analyser la structure sociale. Néanmoins, il ne peut suffire à définir une théorie globale de la justice.
Sources:
Castel, R. et C. Haroche (2001), Propriété privée, propriété sociale et propriété de soi, Col. Pluriel, ed. Hachette
Charreaux, G. (2007), Gouvernement d’entreprise, in Couppey-Soubeyran, J. (ed.), Dictionnaire de l’Economie, Encyclopedia Universalis
Ferraton, C. (2009), La propriété: chacun pour soi?, Col. Philospher, Larousse
Fleurbaey (1996), Théories économiques de la Justice, Economica
Gislain, J.J. (2007), L’institutionnalisme, in Couppey-Soubeyran, J. (ed.), Dictionnaire de l’Economie, Encyclopedia Universalis
Greffe, X. (2007), Le coût Social, in Couppey-Soubeyran, J. (ed.), Dictionnaire de l’Economie, Encyclopedia Universalis
Lemieux et Mackay (2001), Les droits de Propriété, in Jessua, C. et C. Labrousse (eds.) Dictionnaire des Sciences Economiques, PUF
Menard, C. (2007), Néo-Institutionnalisme, in Couppey-Soubeyran, J. (ed.), Dictionnaire de l’Economie, Encyclopedia Universalis
Roemer (1982), A general theory of exploitation and class, Cambridge: Harvard University Press
Roemer (1986), Analytical Marxism, Cambridge: Cambridge University Press
Sen, A. (2000),Un nouveau modèle économique, Odile Jacob
[1] Maître de Conférences en Economie à l’Université d’Orléans (LEO-CNRS). remi.bazillier@univ-orleans.fr
[2] De fait l’exploitation ne dépend pas en vigueur des institutions de l’économie. On peut parler d’exploitation à propos de l’économie antique, féodale ou capitaliste.
[3] L’hétérogénéité du travail vient de quantité produite différente selon les individus. Marx appelle « travail abstrait » la mesure de quantité de travail qui est à la base de la valeur (-travail).